Ce matériau… et rien d’autre

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Réalisez une production plastique entièrement constituée d’un seul matériau. Expérimentez ses qualités, transformez-le, détournez ses usages et faites-en le cœur de votre démarche.

Comment un matériau unique peut-il devenir le moteur d’une démarche de création ?

Le matériau ne doit pas être un simple moyen de fabrication : il devient le point de départ de votre démarche et participe pleinement au sens de votre réalisation. Le questionnement à construire est suffisamment large pour accueillir aussi bien une approche formelle (matérialité, texture, construction) qu’une approche conceptuelle (ready-made, installation, rapport au réel).

Questionnements

Interrogez-vous sur ce que votre matériau permet de produire :

  • explorer ses qualités (texture, souplesse, rigidité, transparence, poids…)
  • construire, assembler, accumuler, tresser, nouer, plier, empiler, suspendre…
  • détourner ses usages ou ses modes d’assemblage
  • jouer avec la lumière, la couleur, le vide, le mouvement, l’échelle ou la répétition
  • révéler sa dimension sensible, symbolique ou culturelle
  • faire émerger une problématique plastique à partir de ses possibilités et de ses contraintes.

Qu’est-ce qui fait d’un matériau un matériau artistique ? Le choix de l’artiste, le contexte de présentation, la transformation du matériau, son usage, l’intention, le regard du spectateur ?

Le matériau peut-il produire du sens à lui seul ? Comment le matériau influence-t-il la forme, l’espace ou la perception de l’œuvre ? Que peut produire un matériau lorsqu’il devient le principal acteur de la création ?

En quoi le choix d’un matériau engage-t-il l’écriture plastique d’une œuvre ?

Objectifs pédagogiques

Les objectifs de la séquence sont d’amener les élèves à :

  • expérimenter les potentialités plastiques d’un matériau
  • construire une démarche de création fondée sur les qualités et les contraintes d’un matériau, plus précisemment, passer d’une expérimentation à une démarche plastique argumentée
  • mobiliser des références artistiques pour nourrir sa recherche
  • argumenter les choix opérés et mettre en relation pratique et culture artistique.

Évaluation

L’évaluation portera sur :

  1. Concevoir une démarche de création : l’élève développe une recherche personnelle à partir des possibilités et des contraintes d’un matériau.
  2. Faire des choix plastiques : l’élève exploite les qualités du matériau de manière pertinente pour servir son projet.
  3. Réaliser et présenter : l’élève propose une réalisation cohérente, aboutie et sa présentation participe au sens de l’œuvre.
  4. Analyser et argumenter : l’élève justifie ses choix, mobilise un vocabulaire spécifique et établit des liens avec des références artistiques.

Quelques références

Références artistiques possibles

MICHEL-ANGE (1475-1564), L’Esclave mourant, 1513-1516, statue en marbre, 228 × 72,4 × 53,5 cm, Musée du Louvre, Paris. Le marbre n’est pas un matériau neutre. La sculpture révèle ses qualités (lumière, douceur, résistance).

Buonarroti, Michelangelo dit Michel-Ange, Musée du Louvre, Département des Sculptures du Moyen Age, de la Renaissance et des temps modernes

Auguste RODIN (1840-1917), Étude de robe de chambre pour Balzac, 1897, plâtre, épreuve issue d’un moule à creux-perdu et enduite de plâtre, H. 148 cm ; L. 57,5 cm ; P. 42 cm. Soucieux d’exactitude, Rodin utilise une véritable robe de chambre qu’il pose sur son étude de corps, puis il donne au tissu la forme voulue et le rigidifie afin de le mouler. Du moule est tiré un étrange fantôme de plâtre, un habit vide qui révèle la position du corps qu’il recouvre. Cet objet permet au sculpteur de créer le drapé très subtil du Monument à Balzac : l’ambition de Rodin est que cette partie de l’œuvre vibre avec l’atmosphère environnante, que la lumière s’écoule à sa surface sans créer de contraste excessif. Ainsi, la robe de chambre matérialise l’esthétique élaborée par Rodin au tournant du siècle, dont la douceur et la fluidité rompent avec le souci de puissance encore exprimé par la tête du Balzac.

Auguste RODIN, Étude de robe de chambre pour Balzac, plâtre, 1897, Musée Rodin

Marcel DUCHAMP (1887-1968), Trois stoppages-étalon, 1913-1914, fil, toile, cuir, verre, bois, métal, fil : 100 cm, coffre : 28 × 129 × 23 cm, plaque de verre : 125,4 × 18,3 cm, bande de toile : 119,2 × 13,2 cm, Centre Pompidou, Paris, l’œuvre atteste de l’affranchissement radical de l’artiste à l’égard des normes, y compris celles de l’art. En laissant tomber depuis une hauteur d’un mètre trois fils d’un mètre chacun, l’artiste obtient trois lignes différentes. De ces trois dessins, Duchamp réalise trois règles courbes d’un mètre. Ces « gabarits du hasard » renvoient au caractère normatif du mètre étalon, base de notre système métrique, officiellement défini en 1791.

« Cette expérience fut faite en 1913 pour emprisonner et conserver des formes obtenues par le hasard, par mon hasard. »

Marcel DUCHAMP, Le Fil (Sixteen Mile of String), 1942, installation

Marcel DUCHAMP (1887-1968), Le Fil (Sixteen Mile of String), 1942, installation dès le vernissage de l’Exposition First Papers of Surrealism, New York, octobre-novembre 1942. La ficelle en tension crée un parcours dans l’exposition et un voile et un réseau devant les peintures exposées, obligeant à regarder à travers. Cependant, l’installation a surtout lieu au plafond, l’espace étant libre au-delà du premier plan.

John CAGE (1912-1992), 4’33, 1952, performance/œuvre musicale en trois mouvements. À Woodstock, New York, le 29 août 1952, le titre était 4′33″ et les trois parties 33″, 2′40″ et 1′20″. Elle fut exécutée par David Tudor, pianiste, qui signala les débuts des parties en fermant le couvercle du clavier, et leurs fins en ouvrant le couvercle.

John CAGE, 4’33, 1952, partition

Yves KLEIN (1928-1962), La spécialisation de la sensibilité à l’état de matière première en sensibilité picturale stabilisée dite « Le Vide », avril 1958, galerie Iris Clert, Paris.
« Dispositif scénique de la galerie : Afin de spécialiser l’ambiance de cette galerie, sa sensibilité picturale à l’état de matière première, en climat pictural particulier individuel, autonome et stabilisé : je dois, d’une part, pour la nettoyer des imprégnations des expositions précédentes et nombreuses, la blanchir. En peignant les murs en blanc, je désire par cet acte, non seulement purifier les lieux, mais encore et surtout en faire, par cette action et ce geste, momentanément mon espace de travail et de création, en un mot, mon atelier. (…) La vitre de la vitrine et de la porte d’entrée sur rue, condamnée, sera peinte en blanc comme l’ensemble. Tout sera blanc pour recevoir le climat pictural de la sensibilité du bleu immatérialisé. (…) Ainsi, le Bleu tangible et visible sera dehors, à l’extérieur, dans la rue, et, à l’intérieur, ce sera l’immatérialisation du Bleu. »
Extrait de « Préparation et présentation de l’exposition du 28 avril 1958 chez Iris Clert, 3 rue des Beaux-Arts, à Paris », Yves KLEIN

Carton d’invitation, 1958

George SEGAL (1924-2000) aborde la sculpture en sculptant des personnages avec du plâtre. Il présente ses premiers essais dès 1959 à la Hansa Gallery. Avec ces personnages grandeur nature, qui n’étaient pas sans évoquer les moulages en plâtre des victimes de Pompéi, Segal cherche à traduire la vie courante avec davantage d’intensité. Il poursuit cette veine en moulant ensuite des individus vivants, souvent sa famille ou ses amis, à qui il fait prendre des poses banales ou des gestes quotidiens. Le choix du plâtre reposait sur la malléabilité du matériau et son faible coût. Le côté grossier du résultat s’accordait également avec l’esthétique des années soixante pour les gestes larges, les matériaux bruts et l’aspect inachevé.

George Segal with one of his works, photograph by Arnold Newman, 1964

Bernar VENET (1941), Tas de charbon, 1963, installation de deux à trois tonnes de charbon, 10 m³, vue lors de la rétrospective BERNAR VENET: RETROSPECTIVE 2019-1959, au MAC de Lyon.
Créée pour la première fois en 1963, cette œuvre est considérée comme la première sculpture sans forme définie de l’art moderne et contemporain. Dépourvue de dimensions fixes, elle se reconfigure en fonction de l’espace dans lequel elle est installée. À l’arrière-plan, les murs présentent également les célèbres peintures au goudron de Venet, témoignant de ses recherches conceptuelles menées au début des années 1960.

Richard SERRA (1938-2024), To Lift, 1967, caoutchouc vulcanisé, 91,4 × 200 × 152,4 cm, MoMA, New York.

Richard SERRA, To Lift, 1967

La Verb List de Richard Serra est beaucoup plus qu’une simple liste : c’est un outil de conception de la sculpture. Elle permet de penser la sculpture comme une action sur la matière et dans l’espace, où le matériau n’est plus seulement un moyen de produire une forme, mais devient l’agent d’une expérience physique et perceptive.

to roll / roulerto curve / incurverto scatter / disperserto modulate / moduler
to crease / plisserto lift / souleverto arrange / arranger, disposerto distill / distiller, extraire
to fold / plierto inlay / incrusterto repair / réparerof waves / par les ondes
to store / stockerto impress / imprimerto discard / rejeterof electromagnetic / par électromagnétisme
to bend / courberto fire / chaufferto pair / apparierof inertia / par inertie
to shorten / raccourcirto flood / inonderto distribute / distribuerof ionization / par ionisation
to twist / tordreto smear / étaler, enduireto surfeit / saturerof polarization / par polarisation
to dapple / tacheterto rotate / tournerto complement / compléterof refraction / par réfraction
to crumple / chiffonnerto swirl / faire tourbillonnerto enclose / enfermerof tides / par les marées
to shave / amincir, rognerto support / soutenirto surround / entourerof simultaneity / par simultanéité
to tear / déchirerto hook / accrocherto encircle / encerclerof reflection/ par réflexion
to chip / ébrécherto suspend / suspendreto hole / trouerof equilibrium / par équilibre
to split / fendreto spread / étendreto cover / couvrirof symmetry / par symétrie
to cut / couperto hang / suspendreto wrap / envelopperof friction / par friction
to sever / sectionnerto collect / collecterto dig / creuserto stretch / étirer
to drop / faire tomberof tension / par tensionto tie / attacher, nouerto bounce / rebondir
to remove / retirerof gravity / par gravitéto bind / lierto erase / effacer
to simplify / simplifierof entropy / par entropieto weave / tisserto spray / pulvériser
to differ / différerof nature / par natureto join / joindreto systematize / systématiser
to disarrange / désorganiserof grouping / par regroupementto match / faire correspondreto refer / se référer
to open / ouvrirof layering / par superpositionto laminate / laminerto force / forcer
to mix / mixerof felting / par feutrageto bond / unir, faire adhérerof mapping / par cartographie
to splash / éclabousserto grasp / saisirto hinge / articulerof location / localisation
to knot / nouerto tighten / resserrerto mark / marquerof context / contexte
to spill / déverser, répandreto bundle / regrouperto expand / expanser, dilaterof time / temps
to droop / retomberto heap / entasserto dilute / diluerof carbonization / carbonisation
to flow / couler, s’écoulerto gather / rassemblerto light / éclairerto continue / continuer

Richard SERRA (1938-2024), One Ton Prop (House of Cards), 1969, quatre plaques d’alliage de plomb et d’antimoine, 122 × 122 × 2,5 cm, MoMA, New Yok

Richard SERRA, One Ton Prop, 1969

Richard SERRA (1938-2024), Splash Piece: Casting, 1969-1970, installation au domicile de Jasper Johns en projetant du plomb en fusion contre une plaque d’acier faisant saillie à l’angle d’un mur, et en le laissant durcir pour former des fragments improvisés

Richard SERRA, Splash Piece: Casting, 1969

Allan KAPROW, Fluids, octobre 1967, happening, construction d’une structure rectangulaire en blocs de glace, environ 9 × 3 × 2,4 m, Pasadena Art Museum, Pasadena, California

Allan KAPROW, Fluids, 1967, photo de Julian Wasser

« L’œuvre d’art n’est plus un objet à contempler, mais une expérience à vivre ». Allan KAPROW

GEGO (Gertrud Louise GOLDSCHMIDT, 1912-1994), Reticulárea, 1969–1982, installation, fil métallique, Museo de Bellas Artes, Caracas, 1969. L’installation environnementale monumentale, composée de fils métalliques suspendus verticalement et horizontalement au plafond et aux murs, forme une constellation de lignes et de structures géométriques qui se déploient dans l’espace où le vide devient aussi important que la matière même.

GEGO, Reticulárea, 1969, vue de l’exposition

Jean-Pierre RAYNAUD (1939), La Maison, 1969-1993, installation, ensemble de 96 containers (26 × 41 × 41 cm), acier, caoutchouc, matériaux de construction et céramique blanche, vue de l’installation au CAPC, Bordeaux. Après avoir détruit sa maison/œuvre/laboratoire en céramique blanche de Garches, Jean-Pierre Raynaud a exposé au CAPC de Bordeaux les gravats, telles des reliques, dans des poubelles métalliques en usage dans les blocs opératoires.

Jean-Pierre RAYNAUD, La Maison, 1993, vue de l’exposition au CAPC

Robert MORRIS (1931-2018), Wall Hanging, 1969-1970, pièce de feutre suspendu au mur, 250 × 372 × 30 cm, Centre Pompidou, Paris. La série Felt Pieces (à partir de 1967) met en œuvre les notions de processus et d’Antiforme. L’artiste découpe de grands pans de feutre industriel selon des motifs simples, mais leur forme définitive apparaît seulement au moment de leur installation. Gravité, poids, souplesse du matériau et conditions d’accrochage déterminent alors la configuration de chaque œuvre. La forme n’est donc plus imposée par l’artiste : elle émerge du comportement de la matière et des circonstances de sa présentation.

Robert MORRIS , Wall Hanging, 1969

Eva HESSE (1936-1970), Sans titre (Seven Poles), 1970, résine et fibre de verre, polyéthylène, fils d’aluminium, dimensions variables, Centre Pompidou, Paris. Associée à l’Antiforme, Eva Hesse développe des formes organiques et instables à partir de matériaux malléables. Cette œuvre, réalisée en partie par ses assistants alors qu’elle était hospitalisée, associe élévation et affaissement, évoquant à la fois le vivant et la fragilité du corps. La fibre de verre et la résine, translucides et fragiles, renforcent cette impression d’une forme en transformation, entre solidité et vulnérabilité.

Eva HESSE, Seven Poles, 1970

César BALDACCINI (1921-1998) dit CÉSAR, Expansion no14, 1970, coulée de polyuréthane expansé (César la verse, elle gonfle, déborde, se fige), stratifié et laqué, 100 × 270 × 220 cm.

CÉSAR, Expansion no14, 1970

Richard SERRA (1938-2024), Tilted Arc, 1981 (retirée en 1989), plaque en acier Corten de 37 m de long sur 3,70 m de haut, Foley Federal Plazza, Manhattan, New York . Cette sculpture monumentale en acier, installée en plein New York, transformait radicalement l’espace urbain en bloquant le passage et la vue. Œuvre polémique sur l’intégration de l’art dans l’espace public et la relation avec les habitants.

Richard SERRA, Tilted Arc, 1981

Michel VERJUX (1956), Deux portes de deux murs en vis-à-vis, 1984, vue de la réinstallation à l’occasion de l’exposition Retrospectare humanum est, CCC, Tours (2014), Collection Billarant

Michel VERJUX, Deux portes de deux murs en vis-à-vis, 1984
Michel VERJUX, Sur la diagonale du passage extérieur/intérieur, 1991, installation à la Villa d’Arson, Nice

CHRISTO (1935-2020) & JEANNE-CLAUDE (1935-2009), Le Pont-Neuf empaqueté, Paris, du 22 septembre au 14 octobre 1985, installation monumentale, 40000 m2 de toile de polyamide de couleur minérale (les tonalités de la pierre calcaire d’Île-de-France)

Le Pont Neuf Wrapped, Project for Paris, 1985, technique mixte composée de deux parties, 40 × 245 cm et 108 × 245 cm.
CHRISTO & JEANNE-CLAUDE, Pont Neuf Wrapped, 1985, Pont-neuf, Paris

Jana STERBAK (1955), Vanitas : robe de chair pour albinos anorexique, 1987, robe de viande, viande de bœuf crue cousue sur mannequin en métal, photographie couleur, Centre Pompidou, Paris

Jana STERBAK, Vanitas : robe de chair pour albinos anorexique, 1987

Richard LONG (1945), White Rock Line, 1990, pierres de calcaire, 20 × 150 × 4000 cm, CAPC, Bordeaux. Les 18 tonnes de calcaire proviennent de la carrière de Malville située à proximité de Ribérac en Dordogne.  Installée par l’artiste au printemps 1990, White Rock Line (1990) est le pendant naturel de la Ligne d’ardoise, 1985, appartenant à la collection du Frac Nouvelle-Aquitaineet déposée au Capc, une sculpture grise et plate réalisée à partir de plaques d’ardoise.

Richard LONG, White Rock Line, 1990

ORLAN (1947), The Reincarnation of Saint-Orlan ou images-nouvelles images / 6ème Opération-Chirurgicale-Performance au Cirque Divers à Liège, dite Corps sans organes, Belgique, février 1992, performance, le corps au travers plusieurs opérations chirurgicales devient le matériau, le support d’une construction culturelle interrogeant les normes de sa (re)présentation.

ORLAN, 6ème opération-chirurgicale, 1992, perfomance

Giuseppe PENONE (1947), Albero di 7 metri (Arbre de sept mètres), 1999, bois de Mélèze, le premier : 349 × 28,5 × 28,5 cm, et, le second : 350 × 28,5 × 28,5 cm.

Giuseppe PENONE, Albero di 7 metri , 1999
Ernesto NETO, It happens when the body is anatomy of time, 2000, vue de l’exposition From Death to Death and Other Small Tales (2012-2013)

Ernesto NETO (1964), It happens when the body is anatomy of time, 2000, tulle de lycra, clou de girofle, cumin et curcuma ; dimensions variables ; vue de l’exposition From Death to Death and Other Small Tales (2012-2013), National Galleries of Scotland. Le textile, les épices, les matières souples produisent une expérience corporelle sensible qui agit sur le spectateur.

Andy GOLDSWORTHY (1956), Midsummer Snowball, 2000, installation constituée de treize énormes boules de neige transportées d’Écosse et déposées dans les rues de Londres au début de l’été. En fondant progressivement, elles révèlent des éléments naturels et agricoles (branches, laine, plumes, pierres, graines…) enfouis dans la neige. L’œuvre met en dialogue nature et ville, fait du temps un acteur de la création et montre comment les propriétés d’un matériau – ici la neige – déterminent la forme, la durée et l’évolution de l’œuvre.
Le matériau n’est pas seulement utilisé pour fabriquer l’œuvre : il en détermine le processus, la temporalité et le sens.

Anish KAPOOR (1954), My Red Homeland, 2003, installation, 20 tonnes de cire rouge et peinture à l’huile, 12 mètres de diamètre, un bras en acier, actionné par un moteur discret, tourne lentement sur lui-même pour modeler et lisser la cire en continu, bouclant un tour en un peu moins d’une heure, vue de l’installation au Kunsthaus Bregenz (KUB), Autriche (2003).

Anish KAPOOR, My Red Homeland, 2003

Arne QUINZE(1971), Uchronia, 2006, construction monumentale en bois,  30 × 12 × 9 m (dimensions variables selon les sources), Burning Man Festival, désert de Black Rock, Nevada, États-Unis. Construite en trois semaines par une équipe de vingt-cinq personnes à partir d’environ 150 km de poutres de bois, Uchronia forme une vaste architecture ouverte invitant les visiteurs à circuler et à s’y rassembler. Les entrecroisements de bois filtrent la lumière du soleil et produisent un jeu permanent d’ombres et de lumière. Conçue comme une œuvre éphémère, elle est incendiée à la fin du festival : cette destruction volontaire symbolise pour l’artiste le renouvellement, la transformation et le passage vers un nouveau cycle. https://arnequinze.com/exhibitions-installations-artworks/uchronia-burning-man

Arne QUINZE, Uchronia, 2006

El ANATSUI (1944), Earth’s Skin, 2007, aluminium et fil de cuivre, 449,6 × 1000,8 cm. Fabriqué à partir de bouchons de bouteilles recyclés, de métal et de fil de fer, Anatsui transforme les matériaux mis au rebut en une tapisserie monumentale.

El ANATSUI, Earth’s Skin, 2007

Mark KHAISMAN (1958), vue de l’exposition Striking the Pose (2008) au Woodmere Art Museum, Philadelphia, États Unis. Les œuvres de Khaisman sont construites par superposition de couches de ruban adhésif brun translucide sur du Plexiglas. Éclairées par l’arrière, elles exploitent les variations d’opacité pour créer des images évoquant des photographies en clair-obscur ou des dessins au fusain.

Mark KHAISMAN, vue de l’exposition Striking the Pose (2008)

Ryoji IKEDA (1966), Test pattern [no3], 2010, Théâtre de Gennevilliers. Test pattern est une installation audiovisuelle qui convertit tout type de données numériques (texte, sons, photos et films) en modèles de codes-barres et en modèles binaires de 0 et 1. Ces images défilent à très grande vitesse, synchronisées avec une bande sonore électronique, créant une expérience visuelle et sonore immersive. Ryoji Ikeda s’intéresse à la manière dont les données invisibles qui circulent dans les ordinateurs peuvent devenir perceptibles. Il met également à l’épreuve les limites des machines (écrans, projecteurs, haut-parleurs) et celles de notre propre perception : certaines images défilent si vite que l’œil peine à les distinguer. 

Les données numériques peuvent-elles devenir un matériau artistique ?

Ryoji IKEDA (1966), Test pattern [no3], 2010

James TURRELL (1943), Ganzfeld APANI, 2011, installation, espace lumineux de 120 m2, Arsenal, Biennale de Venise

James TURRELL , Ganzfeld APANI, 2011

Mike NELSON (1967), A7 (Route du soleil), 2015, installation, ensemble de pneus crevés et usés ramassés le long de l’autoroute A7, pneus, fer, béton, dimensions variables, vue de l’installation à La Sucrière, 13e Biennale de Lyon (2015). La série a débuté en 2013 avec la M6, du nom de l’autoroute qui traverse Birmingham, et a été suivie par l’A7 (Route du Soleil) à Lyon, en France (2015), l’A52 à Düsseldorf, en Allemagne (2017) et la M25 à Londres (2023). Chaque œuvre est différente dans son langage formel, mais le matériau principal — pneus éclatés — reste superficiellement le même.

Mike NELSON, A7 (Route du soleil), 2015

Ólafur ELÍASSON (1967), Ice Watch, 2015, installation temporaire d’Ólafur Elíasson et Minik Rosing présentée sur la Place du Panthéon à Paris du 3 au 13 décembre 2015, 12 blocs de glace (environ 80 tonnes au total), récoltée dans un fjord près de Nuuk, au Groenland

Ólafur ELÍASSON, Ice Watch, 2015, Paris

Numen/For Use (collectif), Tape Des Moines, 2017, conçue pour l’exposition Drawing in Space, l’installation investit les galeries conçues par l’architecte I. M. Pei au Des Moines Art Center. Réalisée uniquement avec du ruban adhésif transparent, elle forme une structure légère et translucide qui contraste avec l’architecture en béton du bâtiment. Inspirée par les lignes et les circulations du lieu, l’installation crée un parcours suspendu dans lequel les visiteurs peuvent évoluer. Le ruban adhésif devient ainsi un matériau de construction qui transforme la perception de l’espace et invite à une expérience immersive.

Numen/For Use, Tape Des Moines, 2017

Antiforme

Passer d’une forme déterminée à une forme produite par le comportement de la matière et le processus de mise en œuvre.

À la fin des années 1960, Robert MORRIS remet en question la sculpture minimaliste, fondée sur des formes géométriques, rigides et stables. Dans Anti Form (1968), il propose au contraire de laisser la matière participer à la production de la forme, en prenant en compte son poids, sa souplesse, la gravité, le hasard ou encore sa dégradation.

Les propriétés et comportements de la matière deviennent des facteurs de création. La forme n’est plus nécessairement conçue à l’avance : elle peut émerger du processus, des propriétés du matériau, des accidents et de ses transformations.

Cette approche ouvre la voie à des pratiques diverses : Eva HESSE explore les qualités physiques et les transformations des matériaux ; Bruce NAUMAN introduit le hasard et la contingence ; Barry FLANAGAN exploite les potentialités de déformation et d’autodestruction ; SARKIS interroge la dimension symbolique des matériaux. Plus récemment, Ernesto NETO fait du poids, de la texture et du parfum des matériaux des éléments constitutifs de l’œuvre.


Robert MORRIS (1931–2018) – Éprouver l’espace, la matière, le matériau

Artiste américain minimaliste, conceptuel et théoricien, Robert MORRIS développe une pratique pluridisciplinaire : sculpture, installation, performance, danse, vidéo et écriture.

Figure majeure du Minimalisme dans les années 1960, il explore des formes géométriques simples en questionnant leur échelle, leur masse, leur rapport à l’espace et au spectateur. À partir de la fin des années 1960, il s’éloigne de cette géométrie rigide et développe l’Antiforme, privilégiant des matériaux souples et les effets du hasard, de la gravité et des conditions d’installation.

Rapport à la matière : Process Art et Antiforme

À la fin des années 1960, Robert Morris privilégie des matériaux souples, bruts ou éphémères — feutre, déchets, terre, vapeur — dont il laisse les propriétés déterminer la forme. Poids, gravité, relâchement, hasard et temporalité deviennent des facteurs du processus de création.

Cette approche rompt avec l’idéal d’une sculpture solide, stable et durable : la matière devient un acteur de l’œuvre, produisant des formes indéterminées, asymétriques et parfois éphémères.

Rapport à l’espace et au spectateur

Robert Morris pense l’œuvre comme une expérience spatiale et perceptive. Ses écrits, notamment Notes on Sculpture(1966) et Anti Form (1968), interrogent les relations entre œuvre, espace, matière et spectateur. Ses installations sollicitent ainsi une perception active : le déplacement, le point de vue et l’expérience sensorielle participent à la construction de l’œuvre.

Mirrored Cubes, 1965–1971, quatre cubes, miroirs et bois, 91,4 × 91,4 × 91,4 cm (91,4 cm = 36 inches), Coll. Tate, Londres

Mirrored Cubes, 1965–1971

Dans cette série, Robert Morris propose des cubes aux faces réfléchissantes qui modifient la perception de l’espace. En déambulant autour et entre les volumes, le spectateur voit se multiplier les reflets et éprouve une perturbation de ses repères spatiaux, entre perception visuelle et expérience corporelle.

Dans la version extérieure de Untitled (Mirrored Cubes) (1965), les miroirs intègrent également l’espace environnant à l’œuvre. Les limites entre objet, espace, reflet et environnement deviennent ainsi incertaines.

Steam, 1967–1974, vue de l’installation de 1974, Western Washington University, Bellingham

Steam, 1967

Steam est une installation immersive dans laquelle la vapeur d’eau et les pierres constituent les principaux matériaux. La vapeur, produite en continu, transforme l’espace en un environnement instable, changeant et éphémère.

En pénétrant dans l’installation, le spectateur devient progressivement invisible dans le nuage de vapeur, tandis que le bruit de la machine perturbe ses repères sensoriels. Il ne se trouve plus face à un objet sculptural, mais au sein d’un environnement qu’il éprouve physiquement.

L’œuvre redéfinit ainsi la sculpture en mettant en jeu matière, espace, durée et perception corporelle. Sa présentation au CAPC de Bordeaux en 1995 a également révélé les limites matérielles du musée, l’humidité ayant contraint à écourter l’exposition.

Steam, 1967–1995, galets et vapeur d’eau, installation de 1995 au CAPC, Bordeaux

I. Champ des questionnements plasticiens

1.1. Domaines de l’investigation et de la mise en œuvre des langages et des pratiques plastiques : outils, moyens, techniques, médiums, matériaux, notions au service d’une création à visée artistique

La figuration et l’image ; la non-figuration

  • Passages à la non-figuration
    • Processus fondés sur les constituants de l’œuvre ou des langages plastiques : autonomie de la forme plastique, conceptions de l’œuvre fondées sur différentes combinaisons géométriques, gestuelles, organiques, synthétiques…

La matière, les matériaux et la matérialité de l’œuvre

  • Propriétés de la matière et des matériaux, leur transformation
    • Matières premières de l’œuvre :états et usages de la matière dans une création plastique…
    • Caractéristiques physiques et sensibles de la matière et des matériaux : potentialités plastiques de la rigidité, souplesse, élasticité, opacité, transparence, fluidité, épaisseur, densité, poids, fragilité…
    • Valeur expressive des matériaux :attention aux données matérielles et sensibles de l’œuvre, primauté du langage plastique des matériaux…
  • Reconnaissance artistique et culturelle de la matérialité et de l’immatérialité de l’œuvre
    • Question de la cohérence plastique : traitement des données matérielles de l’œuvre visant l’homogénéité ou le composite…

1.2. Domaines de la présentation des pratiques, des productions plastiques et de la réception du fait artistique : les relations entre l’œuvre, l’espace, l’auteur et le spectateur

La présentation de l’œuvre

  • Conditions et modalités de la présentation du travail artistique
    • Prise en compte de données intrinsèques et d’éléments extrinsèques à l’œuvre : supports, matériaux, formats, le pérenne, l’éphémère…
    • Pratiques de l’in situ, du ready-made : prise en compte des caractéristiques des espaces, gestes artistiques et statuts de l’œuvre au regard du lieu de présentation…
  • Sollicitation du spectateur
    • Accentuation de la perception sensible de l’œuvre : mobilisation des sens, du corps du spectateur…

II. Champ des questionnements artistiques interdisciplinaires

  • Environnement et usages de l’œuvre ou de l’objet
    • Relations entre construction, fabrication et données matérielles : potentialités et dialogues des matériaux selon un programme, des fonctions, un site, des usages…

Ces références ne sont pas des modèles à reproduire. Elles montrent différentes approches de faire d’un matériau le sujet même de l’œuvre.

Tadashi KAWAMATA (1953)

Le bois devient un langage plastique pour construire l’espace (Cf. construction, accumulation, architecture provisoire, rapport au lieu). Comment les propriétés d’un matériau déterminent-elles une forme ? 

By Land , 1979, Tama Riverside, Tachikawa (Japon), intervention in situ (dénoncée aux autorités et démontée 3 jours après), bois de récupération. « Cette bande de terrain m’intéressait à cause de sa non-définition. No man’s land perdu, elle se situait entre des espaces utiles : elle pouvait être immergée par l’eau ou être à sec. Elle était à l’écart de toute habitation, mais elle pouvait être vue des trains par les voyageurs. Pendant une seconde, elle était donc doublement marginale, par rapport à l’espace et au temps. J’ai réalisé ce projet sans permission. J’ai été attiré par le lieu.» «J’ai réalisé rétrospectivement que cette installation annonçait mon travail postérieur. »

Takara House, Room 205, Tokyo, 1982, l’artiste aménage et partage l’espace intérieur de cet appartement vide de 10 m2 (entre deux locations) avec des panneaux de bois en claire-voie et également des planches au plafond. Vingt personnes choisies sont invitées à s’y rendre en train en suivant un plan.

Apartment Project, Tetra House N-3 W-26, 1983 (août-septembre), Sapporo (Japon). L’architecture de cette maison (louée pendant un mois) se transforme en mikado géant : envahie par des échafaudages irrationnels, elle semble reposer sur des pilotis. Son intérieur est envahi par des planches dynamiques enchevêtrées qui créent de plus des plafonds factices.

Destroyed Church, 1987 (mars-septembre), « Documenta 8 », Kassel (Allemagne). L’artiste investit une église laissée en ruines depuis la Seconde Guerre Mondiale et dépourvue de toit.  Un réseau de planches s’enroule comme un nid dans et hors l’édifice et recrée une nouvelle toiture.

Tadashi KAWAMATA, Apartment Project, Tetra House N-3 W-26, 1983
Tadashi KAWAMATA, Destroyed Church, 1987

Chiharu SHIOTA (1972)

Le fil devient dessin dans l’espace, mémoire, réseau, présence. Comment un matériau transforme-t-il notre perception ?
https://www.chiharu-shiota.com/

Chiharu SHIOTA, In Silence, 2002, installation

In Silence, 2002, installation, piano brûlé, chaise brûlée, fil noir Alcantara, vue de l’exposition « Chiharu Shiota. The Soul Trembles », Grand Palais, Paris 2024. Inspirée par un incendie dont elle fut témoin enfant, Chiharu Shiota envahit la pièce d’un réseau complexe de 200 kilomètres de « fils » en Alcantara (un cuir artificiel doux et velouté) d’un noir de suie. Telles des toiles d’araignée maléfiques, ces derniers emprisonnent un piano calciné et des rangs de chaises vides, vestiges d’une salle de récital abandonnée. À moins qu’ils n’incarnent justement l’âme réprimée de ces objets, le fantôme de la musique tentant de s’extraire (avec beauté) d’un silence imposé…

Uncertain Journey, 2021, installation, cadre métallique, laine rouge, vue de l’exposition “Chiharu Shiota. The Soul Trembles”, Grand Palais, Paris 2024. De grandes barques en métal d’où jaillissent 280 kilomètres de fils de laine rouge, tendus et entremêlés comme d’inextricables toiles d’araignée. De fil en aiguille, ces dernières s’accrochent au mur et s’élèvent dans les airs pour tisser des arches et un plafond, englobant le visiteur dans un gigantesque cocon écarlate !

Chiharu SHIOTA, Uncertain Journey, 2021, installation

A Walk throught the Line, 2017, installation, Pafos2017 European Capital of , Culture: Open Air Factory, Chypre

Timelapse de l’installation A Walk through the Line, Paphos, Chypre

Wolfgang LAIB (1950)

Pollen de noisetier (Collioure), 1992, pollen de noisetier, 220 × 240 cm, Musée d’art moderne de Collioure (1992). Le matériau révèle ses qualités intrinsèques.

Wolfgang LAIB, Pollen de noisetier (Collioure), 1992
Wolfgang LAIB, Pollen from Hazelnut | MoMA

Joseph BEUYS (1921-1986)

Le feutre, la graisse, le cuivre sont porteurs d’une mémoire, d’une énergie, d’une symbolique. Le matériau devient donc porteur de sens, possède une dimension culturelle, sensible, symbolique.

Joseph BEUYS, I Like America and America Likes Me, 1974

Fonds VII/2, 1967-1984, installation, feutre gris, cuivre, 195 × 455 × 643 cm, avec ses piles de feutre surmontées d’une plaque de cuivre, Fonds VII/2 peut se lire comme la métaphore de l’art de Beuys, Centre Pompidou, Paris. Le feutre est un accumulateur thermique, le cuivre un corps conducteur. Chaleur et électricité sont les deux éléments avec lesquels Joseph Beuys illustre le principe de vie, de communication dont il voudrait que l’art soit porteur. La « sculpture sociale », notion essentielle à sa pensée, est l’œuvre vivante, conductrice, chaude et énergétique, qui accroît la conscience que les individus ont de ce qui les entoure.

Joseph BEUYS, Fonds VII/2, 1967-1984, installation

* Snake (1994–1997) sculpture en acier de Richard SERRA, Guggenheim Museum Bilbao, espagne