Comment la performance conduit-elle à repenser ce qui fait œuvre ?

Le corps, de sujet à médium

La performance interroge la définition même de l’œuvre d’art et sa capacité à renouveler les langages artistiques. Elle opère un déplacement fondamental : le corps cesse d’être uniquement le sujet de la représentation pour devenir un médium de la création. L’artiste ne représente plus le corps ; il œuvre avec lui. Celui-ci devient simultanément matériau, support, outil et lieu d’expérimentation. Ce basculement fait du geste, de l’action, du temps et de la relation au spectateur les composantes mêmes de l’œuvre, et non plus les seules conditions de sa présentation.

De l’objet à l’expérience

Cette redéfinition du médium s’accompagne d’un déplacement de la notion même d’œuvre. Celle-ci ne se réduit plus à un objet pérenne, mais peut prendre la forme d’une expérience, d’un événement ou d’un processus inscrit dans un espace et une durée — une œuvre-relation, qui se construit dans l’action, sa temporalité, et l’expérience qu’elle propose au spectateur. Son existence repose autant sur l’expérience vécue que sur les traces — photographiques, filmiques, textuelles ou mémorielles — qui en assurent la transmission.

Repenser ce qui fait œuvre

La performance conduit ainsi à interroger les frontières entre matérialité et immatérialité de l’œuvre. Elle invite à repenser ses modalités de présentation, de réception et de conservation : que reste-t-il de l’œuvre lorsque l’action est achevée ? La trace est-elle l’œuvre, son document ou l’un des modes de sa survivance ? Ces interrogations touchent directement à la reconnaissance artistique et culturelle de l’œuvre, matérielle autant qu’immatérielle. 

Un champ d’expérimentation pour penser l’œuvre contemporaine

Par la place qu’elle accorde au corps, à l’espace, au temps et à l’action, la performance dialogue naturellement avec le théâtre, la danse et la musique. Plus qu’une pratique artistique parmi d’autres, elle constitue un véritable champ d’expérimentation plastique permettant d’interroger plusieurs des principaux questionnements du programme : le renouvellement de la notion d’œuvre, la matérialité et l’immatérialité, le processus de création, les modalités de présentation et de réception, ainsi que les relations entre les arts.

Questionnements plasticiens, repères et point d’appui

  • Reconnaissance artistique et culturelle de la matérialité et de l’immatérialité de l’œuvre : perception et réception, interprétation, dématérialisation de l’œuvre 
    • Renouvellements de l’œuvre : pratiques sociales, événements, gestes, rites, happenings comme sujets des œuvres et moyens d’expression des œuvres… 
  • Conditions et modalités de la présentation du travail artistique : éléments constitutifs, facteurs ou apports externes
    • Pratiques de l’in situ, du ready-made : prise en compte des caractéristiques des espaces, gestes artistiques et statuts de l’œuvre au regard du lieu de présentation… 
  • Sollicitation du spectateur : stratégies et visées de l’artiste 
    • Accentuation de la perception sensible de l’œuvre : mobilisation des sens, du corps du spectateur… 
    • Rapport au contexte de présentation et de diffusion : dispositifs favorisant l’interaction avec l’œuvre, la participation à sa réalisation… 
  • Contextes d’une monstration de l’œuvre : lieux, situations, publics. 
    • Les lieux non spécialisés et les monstrations éphémères : espace architectural ou naturel, privé ou public, institutionnel ou non, patrimonial ou non, manifestations d’artistes ou de collectifs dans les divers cadres offerts par des biennales, des festivals… 
  • Œuvre comme projet : dépassement du prévu et du connu, statut de l’action, travail de l’œuvre 
    • Devenir du projet artistique : inachèvement, transformation, réemploi, accident, altération, recréation… 
  • Que reste-t-il ? La trace photographique, la captation vidéo, l’enregistrement sonore, les objets utilisés pendant l’action, le protocole écrit ont-ils l’aura de la performance ? Sont-ils encore l’œuvre ou seulement des documents de son existence ?

*Image mise en avant : ORLAN, MesuRage d’institution : le Centre Georges-Pompidou, 1977, film, 1 min 43